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Les chroniques de la Rue des livres

Les présentations de romans, albums pour petits et grands, diffusées sur Radio d'Oc Moissac

Le voyage d’Octavio / Miguel Bonnefoy .- Rivages, 2014

Publié le 15 Juin 2015 in Romans, Analphabétisme, Ecriture, Nature, Voyage

Le premier roman d’un jeune auteur vénézuélien, lauréat du prix du Jeune écrivain de langue française en 2013 pour sa nouvelle Icare.

Le voyage d’Octavio / Miguel Bonnefoy .- Rivages, 2014

Dans un village pauvre du Venezuela, à Saint-Paul de Limon, vit Octavio, un de ces hommes « poussés » de la terre comme le ferait une plante. De ce village, auréolé par de vieilles légendes ne reste plus « qu’une forte odeur de citron et une église dressée au milieu des cyprès, comme un mât solitaire et triste, debout sur une terre sans ancêtres ». Car il est aujourd’hui bidonville, un lieu dans lesquels les saints ne passent pas. Octavio l’analphabète y habite une maison revêtue d’ardoise, simple et fragile, sur le flanc de la colline. Une vie simple, faite de solitude et de labeur, dans laquelle il faut à tout prix cacher son handicap. A l’image de cette fois où le médecin venu l’examiner griffonne au charbon une ordonnance sur la table à défaut d’avoir de quoi écrire. Et qu’il faille à Octavio porter cette table sur le dos au travers des collines jusqu’à la pharmacie, comme il porterait sa croix. Et s’entailler la main pour cacher derrière la blessure, l’incapacité d’écrire.

Jusqu’au jour où les caprices du destin vont amener Octavio à rencontrer Venezuela, une belle et séduisante comédienne avec laquelle il va découvrir l’amour mais aussi les secrets des mots, naissant au monde une deuxième fois. Dès lors ...

il cessa de s’entailler la paume. Il ne remplit plus la bassine avant de sortir, ne prépara plus les linges pour l’emmaillotage. Ce vide était à présent occupé par cet orchestre qu’il entendait tous les soirs, dans une ivresse de musique, et qu’il recomposait chez lui, plus tard, avec la sobriété d’un unique instrument. Car, comme des femmes, Octavio n’avait jamais connu des mots autre chose que leur onde effacée, l’habitude qu’ils disparaissent aussitôt, sortis de sa bouche, comme des coups d’épée dans l’eau. Mais il découvrait à présent qu’il pouvait en conserver la trace, mélangeant le nom des choses et les choses de l’amour. Il gravait, d’un seul trait, à la fois le désir et son empreinte. Assoiffé d’apprendre comme on a soif d’aimer, il ne se lassait pas de confondre les deux alphabets. Le temps qu’ils passaient ensemble avait quelque chose d’illisible.

En parallèle, Octavio travaille avec une bande de brigands menée par le très chevaleresque Rutilio Alberto Guerra qui conçoit le cambriolage des maisons comme on écrit un poème : « cela s’ordonne avec finesse, dans un souffle d’inspiration ». Au sein de la confrérie, Octavio est chargé du ménage et des restaurations, ne participant jamais aux délits. Jusqu’au jour, où Rutilio exige de lui qu’il l’accompagne. Par malheur, il s’agit de la demeure de sa bien –aimée.

Octavio prendra alors la route pour un voyage d’exil qui se fera peu à peu initiatique. Car ce voyage est une nouvelle rencontre avec lui-même et avec son pays qu’il découvre au gré des chemins et des rencontres. « Son errance prit une pureté telle qu’elle semblait inviter tout homme à la suivre aveuglément ». Octavio , l’homme ferme et simple, partage, aide, travaille, parle avec la terre où qu’il aille.

Dans sa marche il avait pour le monde un dévouement presque poétique. Certains parlaient d’un géant né d’un torrent, d’autres d’un esclave arraché à la liberté. Quand on lui demandait, il répondait qu’il venait de la terre.

Après s’être ouvert aux mots avec Venezuela, il s’ouvre à la parole de la nature. Car la nature est aussi une écriture que l’on peut déchiffrer. Tout comme l’écriture devient pour lui issue de la nature : un soir qu’il se réfugie dans une grotte pour se protéger de la pluie, il découvre des inscriptions inconnues…

L’ensemble avait une cohérence, les groupes d’animaux se séparaient du groupe d’étoiles, le mystère offrait une architecture simple. Des milliers de générations végétales avaient mangé de cette pierre, de cette froide nourriture, couvrant de mousse le sol, de fougères les recoins, dans une légitime possession. Ainsi, à Campanero, l’écriture n’était pas née de l’homme. Elle était née de cette nature sans raison, où rien ne vient empêcher la soif tropicale de grandir, de s’étendre, de s’élargir dans une ivresse sans mesure. Elle était née de cette frénésie, qui fait plier le genou à toutes les abondances, à toutes les démesures. Elle était née de l’odeur de sel que le vent porte depuis l’océan, de la silhouette imposante du pic Hilaria, elle était née ici, dans la cordillère côtière du Venezuela, dans les sourdes forêts de San Esteban.

Et puis il y a l’idée d’un nouveau départ qui s’empare d’Octavio comme d’une évidence. Le retour à la terre natale, à Saint-Paul de Limon, comme un homme fatigué mais nouveau, riche d’un regard nourri de sagesse…

Un court récit dans lequel l’apprentissage passe par les mots mais aussi par l’être et le faire. Une belle fable dans laquelle les images n’ont rien à envier à l’univers de Sepulveda ou Gabriel Garcia Marquez avec lesquels je n’ai pu m’empêcher de faire des rapprochements tant le rapport à l’homme et à la nature sont aussi charnels que luxuriants.

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