Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
Les chroniques de la Rue des livres

Les présentations de romans, albums pour petits et grands, diffusées sur Radio d'Oc Moissac

Etranger dans le mariage / Emir Kusturica .- JC Lattès, 2015

Publié le 5 Mai 2015 in Nouvelles, Balkans

Etranger dans le mariage / Emir Kusturica .- JC Lattès, 2015

Un beau recueil de 6 nouvelles qui nous amène dans la Yougoslavie des années 70 sous le régime de Tito par le grand réalisateur du Temps des Gitans, d’Underground ou de Chat noir Chat blanc.

Lors d’une conférence de presse, il a expliqué que les histoires dans ce livre étaient des combats contre le temps présent. Il a d’ailleurs été récompensé par le prix “Svetozar Corovic” de la ville de Trebinje parce qu'il “témoigne de l'engagement de la tradition vivante de la narration Herzégovine, et décrit les circonstances banales de la vie du temps passé.”

Car il s’agit de récits ancrés dans la vie quotidienne, mais qui font partie de ce réalisme magique dont sait faire preuve le cinéaste, qui oscille en permanence entre tragique et burlesque.

Le premier, Que du malheur met en scène Zeko, un jeune garçon en proie au chagrin qui murmure ses confidences à une carpe et que l’on suit de son enfance à l’âge adulte.

Son malheur d’enfant est si grand qu’il tente de se suicider mais est sauvé par l’amour, en la personne de Milijana, une petite voisine … Les jours difficiles s’estompent alors pour laisser la place à d’autres « plus doux et plus sereins » jusqu’au jour où le chagrin refait surface : la famille de Milijana déménage. Mais Zeko a appris à faire face aux tourments même si « la vie n’[est] décidément que du malheur ». Un fatalisme qui reste traversé par une folie douce amusante.

Dans Enfin… c’est comme tu le sens, le champion olympique, le nombril, porte de l’âme et étranger dans le mariage, on rencontre à différents moments de vie Aleksa Kalem, un jeune garçon entouré de ces parents Braco, et Azra qui forment à eux trois une famille tout aussi attachante que dérangée. Ils s’affrontent dans des conversations rocambolesques par exemple lorsque les parents d'Aleksa veulent le forcer à lire :

Les livres sont la nourriture de l'âme.
- Alors je n'ai pas besoin d'âme.
- On ne peut pas vivre sans.
- Et l'âme... elle se mange ?
- Non, pour l'empêcher de se rabougrir, il faut lire.

Ils se protègent aussi et s’aiment dans des situations plus ou moins extravagantes. Le père, employé au Conseil exécutif de la RS de Bosnie-Herzégovine, fait la tournée des bars « pour prendre un spritzer, activité connue sous le nom de code treli-treli – un litre de vin blanc et un litre d’eau gazeuse », la mère, au foyer, tient son ménage tout en rêvant d’une vie au soleil « parce que "ici on ne mène pas la belle vie. Et à la fin on n'aura pas une belle mort, non plus." Mais surtout, on voit l’évolution d’un enfant puis d’un adolescent qui apprend, se construit et se cherche, thème que l’on connait bien chez Kusturica. Qui doit gérer le quotidien seul lorsque ces parents sont hospitalisés, qui se lie avec des vauriens et se construit un jeu de rôle en endossant une fausse identité pour vadrouiller et faire les 400 coups. Un enfant qui s’interroge sur la pauvreté, sur ses conditions de vie, sur le couple que représente ses parents et les non-dits qui les protègent ou les éloignent, sur le rapport à la maladie et à la mort. Un enfant un peu naïf et philosophe qui murît bien plus vite que prévu

en se frottant à certaines vérités :

On mûrit quand on fait sienne cette vérité : un mensonge peut se révéler plus bénéfique que la vérité elle-même. Mais cette prise de conscience restait insuffisante pour accéder à l'âge adulte : la maturité ne vient certes pas avec l'achat de souliers à bouts ferrés et avec le plaisir qu'on prend à s'écouter marcher.

Le temps amoncelle les traces dans l’oubli, tout comme le fonctionnaire consciencieux empile les factures dans les dossiers. Ma vie, à la fin du lycée, classa dans ses dossiers invisibles des images riches en mensonges et en vérités. J’eus beau garder pour moi l’histoire de ma cruelle vadrouille, la vie m’apprit à mettre la vérité à sa place. Face à elle, il ne faut pas jouer les imbéciles. […] L’évidence s’imposait à moi, je dissimulerais ainsi la vérité : mon père était un étranger dans le mariage. Ce qui effaça mon sourire. Juste sous les yeux, mes premières rides apparurent sur mon visage.

Quand à vous parler de la nouvelle qui me paraît la plus marquante … L’étreinte du serpent est sans conteste un conte tragique et fantaisiste dans lequel Kosta, l’éternel adolescent monté sur un âne, s’éprend d’une jeune femme dans la campagne bosniaque à qui il se ravitaille en lait pendant la guerre. Mais à chaque passage sur le chemin qui relie le village à la ferme il noue un peu plus à chaque fois une drôle de relation avec des serpents qui l’attendent pour boire le lait. Car on a enseigné à Kosta qu’il ne fallait jamais toucher aux serpents car même s’ils ont incité l’homme au péché originel, ils sont quand partis avec lui lorsqu’il a fallu quitter le paradis. Un respect particulier dû aux vipères qui ont choisi de partager la vie sur terre. Jusqu’au jour où l’on croit que la guerre est finie… Mais c’est un massacre entier qui est perpétré, d’un village et de ses environs, jusqu’aux convives d’un mariage battant son plein. Kosta et Mlada sont les seuls survivants mais sont pris en chasse par les soldats. L’issue tragique fera de Kosta un moine solitaire qui n’aura de cesse de gravir à mains nues des falaises escarpées jusqu’à l’éreintement comme pour se convaincre que l’impossible peut encore être porteur d’élan et d’espoir quand on a tout perdu.

Au prix d’un grand effort, Kosta porta au-dessus de sa tête les pierres qu’il venait de monter jusqu’au point qui culminait la ville, et il les regarda dégringoler la paroi rocheuse. Demain, croyait-il, tout serait impossible à recommencer, tout aussi infaisable que ça l’avait été aujourd’hui.

Pour la petite histoire … C’est une nouvelle dont Kusturica a tiré un film qui devrait être présenté à Cannes cette année : Sur la Voie Lactée, avec Emir Kusturica et Miki Manojlović l’acteur principal d’Underground…Un film dans lequel un homme secoué par le destin, après le décès de sa femme, va se faire moine. On y retrouvera Monica Bellucci qui incarnera un agent secret italo-serbe tombée amoureuse d'un homme qui amène du lait à ceux qui sont au-delà des lignes de front.

Étranger dans le mariage : un recueil fantaisiste, fait d’amour et de folie dans les Balkans où l’âme slave est déchirée entre désespoir, violence et élans de vie. Des récits déjantés mais empreints des souvenirs de son auteur, profondément marqué par les évènements de son pays.

Et parce qu'on ne peut pas se quitter sans musique...

Commenter cet article