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Les chroniques de la Rue des livres

Les présentations de romans, albums pour petits et grands, diffusées sur Radio d'Oc Moissac

Le portefeuille rouge / Anne Delaflotte Mehdevi.- Gaïa, 2015

Publié le 28 Décembre 2015 in Romans, Reliure, Livres

Le portefeuille rouge / Anne Delaflotte Mehdevi.- Gaïa, 2015

Un véritable coup de cœur pour ce roman dans lequel quelques feuillets oubliés peuvent devenir un trésor.

Mathilde, la trentaine, est relieur dans le Sud-Ouest, dans le petit village plus précisément de Montlaudun auquel elle est très attachée. Elle y tient l’atelier du Gué dans une petite ruelle et voisine avec d’autres boutiques dont les propriétaires sont aussi des amis : André, le boulanger, Sébastien le cordonnier … Tous s’entraident et font vivre avec énergie le village. Mathilde que l’on connait peut-être déjà par la lecture de La relieuse du Gué est une femme facile à vivre, attachée au souvenir de son grand-père. Une personne un peu timide, honnête et passionnée qui a l’art de la restauration, l’amour du livre et l’amour de l’ancien.

Mais ses habitudes vont un jour être bousculées par l’arrivée impromptue d’Astride Malinger, relieur-doreur à Royssac, à quelques soixante kilomètres de là. Une femme « grande, mince, cheveux poivre et sel », une peau de marbre et des grands yeux noirs de biche, qui souhaite l’associer à la restauration d’un Premier Folio de Shakespeare très précieux dont il faudra à tout prix garder le secret. Astride Malinger dont la réputation n’est plus à faire, est une femme très particulière : autant elle peut se montrer douce et séductrice, elle dont « le timbre avait une résonnance intérieure soufflée, grave et sensuelle », autant elle peut sans prévenir, devenir cassante, méfiante, désagréable et dédaigneuse. Mathilde est bien sûr impressionnée face à ce grand nom du métier. A la fois sous le charme et complètement désarçonnée face à l’attitude inconstante d’Astride. Désorientée. Interloquée. Un peu soumise. Curieuse, également. Sans doute est-ce tout cela qui lui fait finalement accepter cette collaboration.

Je la connaissais de réputation, comme tous les relieurs. Elle était un des grands noms du métier. Bien sûr je savais qu’elle travaillait dans la région, mais je ne l’avais jamais rencontrée. Moi, de dessous mes cheveux roux ramassés en chignon chiffoné, intimidée :
- Bonjour, j’ai entendu parler de vous, enfin de votre travail. Vous venez de loin…
Le ton soudain cassant, hautain.
- N’exagérons rien, soixante kilomètres entre deux relieurs, c’est la distance minimum requise. D’ailleurs mettons les choses au point tout de suite. Vous êtes « relieuse », c’est ainsi que vous vous présentez, n’est-ce pas ? Mois je suis relieur-doreur. C’est mon titre. Une relieuse, mademoiselle, c’est une machine, comme une lieuse sert au fourrage.
Une belle à caractère de chien. Ce n’est pas faire justice aux chiens que de l’écrire.

Mathilde, tentée, rejoint donc l’atelier de reliure de Royssac pour une semaine. Au cœur de l’intimité de l’atelier, elle subira les humeurs changeantes de sa consœur et apprendra de quelle manière ce Premier Folio a été retrouvé : Astride l’a acheté pour une bouchée de pain lors d’un vide-grenier en même temps qu’un portefeuille rouge en peau de truie contenant un ensemble de feuillets disparates tenant à la fois du journal intime que de l’apprentissage de l’écriture maladroite d’un certain John. De simples exercices d’écolier, en somme, illisibles et plein de taches d’encre. Sans intérêt ni valeur…

Le travail de restauration achevé plus tôt que prévu, Astride, dans une de ses humeurs désagréables, renâcle à payer la somme convenue à Mathilde. Cette dernière, par provocation décide alors sur un coup de tête de se laisser rémunérer en nature : elle devient propriétaire de ce fameux portefeuille rouge jusqu’alors négligé.

C’est finalement à cet instant que tout bascule et que l’histoire prend forme. Mathilde, imprégnée par les lectures qu’elle fait de Shakespeare et des feuillets du portefeuille rouge découvre très vite qu’elle a en main un trésor. Elle part alors sur les traces de ce temps disparu et fait jaillir du passé ce John qui reprend corps au fil des pages. Ce qui n’est pas sans danger face à la perversité puis la folie grandissante d’Astride Malinger dont elle va aussi enquêter sur le passé quelque peu trouble.

Un très beau roman qui fait honneur au savoir-faire des artisans-relieurs dont l’auteur fait partie. Car l’intrigue s’accompagne de descriptions du métier et nous fait toucher des doigts cette exigence de rigueur et de concentration nécessaire à la restauration des livres anciens. Il arrive parfois, lors de la lecture, croire pouvoir sentir au toucher le cuir des reliures ou ce papier-chiffon si convoité.

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