Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
Les chroniques de la Rue des livres

Les présentations de romans, albums pour petits et grands, diffusées sur Radio d'Oc Moissac

Les gens dans l’enveloppe / Isabelle Monnin.- JC Lattès, 2015

Publié le 18 Décembre 2015 in Romans, Mémoire

Les gens dans l’enveloppe / Isabelle Monnin.- JC Lattès, 2015

Un ouvrage très original dans sa démarche qui rend au très bel hommage à la famille et à tous nos disparus.

Tout commence pour l’auteur par l’achat d’un lot de 250 photographies d’une famille à un brocanteur sur Internet. Des photos de famille banales, un peu comme chez nous tous, avec ses mal cadrées, ses contre-jours, ses existences figées qui ne parlent qu’à ceux qui les connaissent. Une grande enveloppe blanche. Aucun prénom, quasiment pas de dates, « mais des visages, toujours les mêmes » pris entre les années 60 et le tout début des années 2000. Des photographies ordinaires, familières et finalement universelles qui émeuvent immédiatement Isabelle Monnin. Des photographies qui parlent de ce qui se vit et se meurt en même temps.

Elles me racontent la beauté de l’instant unique qu’on ne revivra jamais. Elles me chantent l’effort vain de l’humain pour retenir la vie. Tracer un trait sur la paroi d’une grotte, modeler une glaise, graver le tronc d’un arbre, fixer la lumière sur la pellicule. Écrire un mot. Dire j’étais là, tu étais là. On ne retient pas la vie, on peut juste s’en souvenir. La vie est comme les secondes, elle se fiche de nos efforts, elle coule dans son perpétuel effacement. Du sable entre les doigts, une goutte d’eau sur une pierre chaude.

L’idée est simple : je dois raconter les gens dans l’enveloppe, les raconter autant que l’on peut, jusqu’à ne te fatigue pas tu ne peux rien en dire de plus. Je sais faire deux choses : inventer des histoires et enquêter. Romancière, journaliste, deux vies. Je sais imaginer des personnages, entendre leurs voix ; je sais retrouver des gens et les écouter. Dans l’enveloppe, il y a tout de suite deux livres, un roman et une enquête.

Un roman pour toute sa subjectivité, une enquête pour déceler la vérité. Certaines photos poussent en effet au roman. Isabelle Monnin dit d’ailleurs : « C’est peut-être simplement cela, être romancière : avoir des livres qui poussent dans les interstices de tout ».

A cela s’ajoute très vite l’envie d’en faire des chansons. Alex Beaupain, auteur-compositeur-interprète qui écrit aussi de la musique pour le cinéma se joint au projet.

Au final, un ouvrage hybride qui à partir de photos réelles nous propose à la fois un roman, une enquête à la recherche des « vrais gens » et un album dont la plupart des chansons sont directement inspirées du roman. Les autres ont été choisies et interprétées par les gens de l’enveloppe. Une boucle finale en somme qui propose un versant romanesque et l’autre ancré dans le réel.

Dans le roman, ponctué par trois voix, on rencontre tout d’abord Laurence, la petite fille qui vit avec seule avec son père, qui vit seule avec l’absence de sa mère.

Parfois lorsque je marche, j’ai l’impression de ne pas marcher, plutôt flotter un peu à côté de moi, je ne sais pas tellement l’expliquer. Maman, s’il te plaît, reviens maintenant, j’ai compté jusqu’à mille cinq cents. je ne parle pas, sauf dans ma tête où je discute avec tout un tas de gens. Sinon, je préfère laisser de longues plages de silence entre moi et les autres. ça énerve un peu mon père mais pas Mamie Poulet qui dit Oh ça nous repose des pipelettes. Le silence, c’est pour être certaine de bien tout entendre, une arme de sioux. Je regarde le ciel, j’écoute les nuages et la terre. Avec mes petits mocassins à perles, je m’aplatis sur le chemin et je stéthoscope le sol à l’affût de son retour. En maths, on a appris les nombres négatifs, ils sont immédiatement devenus mes amis. Je suis un nombre négatif, je retranche tout et je ne retiens rien. Ou l’inverse, retiens tout ne retranche rien. Est-ce qu’elle m’embrassait pour me souhaiter une bonne nuit ? Je ne sais plus la sensation d’être avec elle. Elle est partie mais je crois que son ombre, toutes ses ombres, sont restées.

C’est la voix d’un abandon que l’on entend, celle d’une enfant qui est tous ses manques et dont la mère est la pénombre jusqu’au jour où elle décide de partir à sa recherche.

La seconde voix que l’on entend est celle de Michelle, la mère dont on comprend peu à peu le chemin et sa décision de tout quitter. Michelle, dont le vent de liberté souffle à son oreille rêve d’un ailleurs. Elle, « qui ne voudrait rien tant que partir loin des pauses, des droits acquis, loin de ces gens, les siens, qui réclament le rien ne bouge.

Quand on naît ici, on grandit ici, on meurt ici. C’est aussi simple que tout ce qu’on n’a pas besoin de formuler. On se fait croire que les bois, les champs, les étangs, le ciel, les mobylettes, l’eau de vie sont une liberté, mais appartenir à un endroit, en être la propriété exclusive, impose multitudes de ne jamais, nos cous offerts. Les parents au cimetière, les cernes bleutés de Serge, ses cigarettes de la première à la vingtième, les quatre voies du boulevard, le rythme des feux tricolores, les murs de l’usine, les commères de la chaîne, la baguette bien cuite, la blague du boucher, les canalisations et les disputes des voisins, Laurence qui s’enracine en elle, Serge qui s’y plante, les arbres noirs, les dimanches midi et les lundis matin, toutes les pluies et les oiseaux résignés, tous disent à Michelle Ne te fatigues pas à te détourner de nous, nous te reconnaissons, regarde comme nous sommes pareils à toi, pourquoi te refuser à ton destin de fille d’ici, fille d’en bas, fille de l’Est ?

Mais la vie c’est faire comme on peut, et Michelle quitte les siens un matin. « Elle ne sait pas du tout où elle va. Elle cherche une phrase pour écrire Je pars. Ici n’est plus très loin. 25 avril 1978, il suffisait d’ouvrir la porte. »

Le roman se clôt sur la voix de la grand-mère, Simone, dite Mamie Poulet, la mère de Serge qui finit elle aussi seule, abandonnée. Tous sont partis. Elle, est toujours au pays du rien ne bouge. Et pourtant tout bouge, les souvenirs s’agrippent, s’ouvrent et s’avalent au seuil de la mort. Les secrets aussi, gardés si longtemps dans ce pays du semblant. Seule, face aux photographies qui lui restent de son monde.

Le lait tremblote sur les photos. Ils sont tous là, ses essentiels, leurs visages graves cachés par la couverture liquide. Parfois, sous le blanc affleure un sourire, les belles dents de Laurence, les yeux tristes de Serge. C’est une cérémonie aveugle. Elle les fait tremper puis elle va les manger, pour les avoir à jamais en elle.

Les gens dans l’enveloppe, au bout du compte, il n’en reste que des brides, des lambeaux que l’on tente de reconstituer comme on peut. On croit les cerner et saisir l’âme de chacun mais on ne peut toucher qu’un peu, du bout des doigts, l’enveloppe des gens.

Commenter cet article