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Les chroniques de la Rue des livres

Les présentations de romans, albums pour petits et grands, diffusées sur Radio d'Oc Moissac

Kouri / Dorothée Werner .- JC Lattès, 2015

Publié le 19 Octobre 2015 in Romans, Résistance, Guerre, Voyage

Kouri / Dorothée Werner .- JC Lattès, 2015

Un roman autour de Germaine Tillion, résistante et déportée pendant la seconde guerre mondiale, entrée au Panthéon le 27 mai 2015.

Nous sommes en février 1950. Germaine Tillion, alias Kouri s’embarque à bord d’un train pour l’Allemagne, pour « la ville des rats » comme elle l’appelle. Elle, qui a réchappé à la mort lors de sa déportation à Ravensbrück, est appelée à témoigner au procès de deux anciennes gardiennes du camp accusées d’avoir tranché des têtes. Antonia Beinz et Grete Adam. Son témoignage sera décisif et conduira ou non à la peine de mort de ses tortionnaires.

C’est un poids immense à porter que d’avoir entre ses mains pouvoir de vie ou de mort. Cette fois, les rôles se sont inversés. Kouri, avec toute son humanité et les traumatismes laissés par la déportation s’interroge car elle les pense innocentes de ces actes particuliers mais pourrait par contre témoigner de toutes autres formes d’atrocités qu’elles ont commises en toute impunité.

Sur le grand tableau central, le quai n’est pas encore affiché. Dans quelle aventure s’embarque-t-elle ? Pourquoi diable témoigner à cet impossible procès ? La passion du vrai et du juste, parfois proche de la foi dévote, le mépris des idéologies et des sous-entendus et une liberté à rebrousse-poil lui ont permis jusqu’ici de ne pas faire fausse route. Cette fois son raisonnement lui joue peut-être un mauvais tour. Qu’est-ce qui compte le plus face à la justice : la vérité factuelle ou la fidélité au sens de l’histoire ? Peut-on laisser des assassins mourir pour des crimes qu’ils n’ont pas commis, choisir entre la peste et le choléra ? La justice se moque de ce genre d’atermoiements, elle tranche que ça plaise ou non. Kouri est convoquée à un procès dont la date a été fixée par le tribunal militaire. C’est demain.

Kouri est donc envahie par le doute. Doit-elle témoigner contre ces deux femmes qui aujourd’hui vivent comme si de rien n’était au mépris de la vérité ? Quel choix lui appartient-il de faire ? Venger toutes les victimes dont elle peut enfin faire entendre la voix au nom de la justice des hommes ? Rester fidèle à son idéal ?

Ce voyage en train s’égrène alors au rythme de ses pensées. Les présences et les évènements autour d’elle dans son compartiment bondé la rappellent à des évènements enfouis. La portent vers son passé dans le « Monde Noir », cet enfer dont elle est revenue ; mais aussi auprès des ses proches disparus, ou vers sa vie passée d’ethnologue en Afrique.

Lorsque Kouri remonte dans le train toujours à l’arrêt, elle constate qu’un autre convoi est venu se glisser sur les rails voisins. […] Elle a déjà vécu ce moment, assise dans le train de la liberté, celui qui l’avait tirée de l’enfer vers la civilisation. [...]

Tout comme dans le canapé rouge de Michèle Lesbre [émission 29], le voyage en train se vit comme un élan vers un ailleurs, s’accompagnant de pensées qui oscillent entre le temps présent, le temps passé et celui à venir. Pas d’intrigue donc. Mais un monologue intérieur profond qui nourrit le lecteur sur cette question du témoignage face à la barbarie et qui interroge avec beaucoup de finesse et de pertinence la question de la vérité, de la justice, de la mémoire, de l’humiliation et de l’insoumission. D’ici la fin du voyage, Kouri lèvera le voile sur ses doutes...

Pour aller plus loin...

L'ouvrage Dialogues : d’après les entretiens filmés de Jacques Kebadian et Isabelle Anthonioz Gaggini .- Plon 2015

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