Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
Les chroniques de la Rue des livres

Les présentations de romans, albums pour petits et grands, diffusées sur Radio d'Oc Moissac

L’encyclopédie des débuts de la Terre / Isabel Greenberg.- Casterman, 2015

Publié le 3 Avril 2015 in BD, Mythes

Un énorme coup de cœur pour ce roman graphique anglais de 176 pages. N’en cherchez d’ailleurs pas d’autres du même auteur… c’est son tout premier album.

L’encyclopédie des débuts de la Terre / Isabel Greenberg.- Casterman, 2015

Cette « encyclopédie » est composée d’un ensemble de récits enchâssés les uns dans les autres, récits comme autant de contes gigognes sur l’origine du monde dans une palette de couleurs très restreinte : des dominantes de noir, quelques touches de rouge ou de jaune pour au final, un univers très graphique et polaire malgré les teintes chaudes...

Le conte est avant tout une littérature orale. Et à la lecture de cette bande-dessinée, on se sent entièrement pétrie de voix, chaque historiette nous replongeant dans des principes d’oralité. C’est finalement une BD qui s’écoute en se lisant, une expérience assez unique de lecture…qui détourne et réinvente au gré d’éléments oniriques et magiques les mythes fondateurs, qu’ils soient religieux ou païens avec une simplicité d’écriture désarmante.

Le ton est donné dès la première page :

L’encyclopédie des débuts de la Terre / Isabel Greenberg.- Casterman, 2015

Ils s’attirent et s’aiment, mais ne peuvent se rejoindre, empêchés par ce champ magnétique déréglé par les Dieux. Au lieu de pouvoir se toucher, même du bout des doigts, ils décident alors de se raconter des histoires au cœur des profondes nuits de l’hiver polaire. Le conte, ou plutôt les contes peuvent dès lors commencer… avec cette sensation pour le lecteur de faire partie de la veillée…

Répartis en quatre grands temps, ils sont l’occasion de découvrir la véritable odyssée qui a amené l’homme du Nord jusqu’à « l’envers du monde », au pôle Sud.

Le premier temps dit « Le Pays du Nord » s’amorce avec l’histoire des trois sœurs de l’île d’Été qui découvrent un jour un tout petit enfant seul sur les rives du Lac du Ciel, fruit des fontes des glaciers. Leurs disputes incessantes pour choisir qui s’occupera de lui les amènent à prendre conseil auprès de l’Homme-Médecine, sorte de sage/chaman qui se laisse convaincre de diviser l’âme de l’enfant en trois parties… une pour chaque sœur.

L’encyclopédie des débuts de la Terre / Isabel Greenberg.- Casterman, 2015
L’encyclopédie des débuts de la Terre / Isabel Greenberg.- Casterman, 2015

L’année de leurs 13 ans, comme le veut la tradition, chacun part pour vivre dans la solitude. C’est durant ce rite initiatique du passage de l’enfance à l’âge d’homme où l’on doit savoir survivre seul dans les immensités blanches, qu’une force étrange et irrésistible les pousse à se rejoindre et se refondre en un seul être. L’accumulation de tous ses souvenirs font alors de lui le conteur du clan. Malgré tout le garçon reste insatisfait… un petit bout d’âme s’est égarée. Pour la retrouver, il devra se mettre en quête par-delà la Mer Gelée jusqu’à l’envers de la Terre où tout est reflété. Une véritable odyssée qui fait clin d’œil à celle d’Homère notamment avec un épisode d’une lutte contre un cyclope puis de l’appel d’envoûtantes sirènes. Jusqu’au jour où il échoue sur les rives d’une contrée inconnue.

L’encyclopédie des débuts de la Terre / Isabel Greenberg.- Casterman, 2015

Voici venu le temps du second cycle de contes : la découverte de Britanitarka. Le Conteur y rencontre un peuple fier et guerrier, souvent obtus, ressemblant graphiquement au peuple viking. Il fait également la connaissance du « Grand Dal » et de sa « Sage Vieille Bique » à qui il doit conter des histoires de sa contrée lointaine afin de prouver qu’il n’est pas un espion d’un clan guerrier ennemi. Il découvre aussi les contes des terres de Britanitarka notamment le mythe de Dag et Hal qui résonne étrangement avec le mythe biblique d’Abel et Caïn ; ou bien celui de la vieille dame et du géant :

Britanitarka est un endroit cruel. Là-bas, les forts exercent leur domination, les faibles sont éliminés, et personne n’y peut rien. En Britanitarka, quand une personne devient trop âgée pour jouer un rôle actif dans le clan, la coutume veut qu’elle s’en aille. Alors, sans un mot à personne, elle se met en marche dans les brumes de l’aube et se retire doucement pour mourir. Il en va ainsi pour tous les clans, sauf les Dags.

Car un jour, une des vieilles dames du clan décida envers et contre tout de rompre la coutume en passant un marché saugrenu : vaincre le géant descendu de la Montagne Nuage qui terrorise les paysans. En échange, on devra la laisser vivre le restant de ses jours dans la chaleur et le confort…

Puis le Conteur, après un conte de trop, celui de la plus grande bataille jamais livrée par les gens du Nord, passe d’hôte de marque à prisonnier… lui, ce « sauvage originaire des Terres Gelées » . Il est temps de s’échapper et de continuer son périple en direction de la grande cité de Migdal Bavel, troisième temps du cycle des contes.

Le Conteur part à la rencontre de cette étrange ville, « ce dédale de ruelles, d’arrière-cours et de jardins secrets. Des gardes armés patrouillaient les murailles encerclant la cité. La ville était parsemée de bâtisses appelées Volières, où des moines vêtus de noir, les Frères au Long Bec, révéraient Homme-Aigle. On était au cœur de l’Empire de Bavellie qui s’étendait, disait-on, jusqu’aux confins de la Terre. » Il y découvre l’existence de l’argent, ces « jetons en métal » et monnaye donc ses repas contre des contes qui lui permettent de manger à sa fin. Jusqu’au jour où il se rend au Palais des Murmures où vit le Roi Soleil en personne. Tombé en sa merci en tant que Maître Conteur, au milieu d’autres serviteurs et conseillers (Maître Astrologue, Concubine en chef, Maître des Espions, Maître des pots de chambre…) il découvre lors d’une exploration du Palais la bible d’Homme-Aigle. Un nouveau prétexte gourmand à rebondir sur d’autres contes expliquant la genèse des dieux puis des mondes et de l’humanité :

Au commencement, il n’y avait rien. Seulement le temps. Et comme il n’y avait personne pour mesurer le temps, autant dire qu’il n’y avait rien. Puis il y eut un œuf. N’essayez pas de savoir d’où il venait. Toutes les histoires ont un début, et celle-ci débute par un œuf. Il flottait dans le cosmos infini et vide. De cet œuf sortit HOMME-AIGLE. Type Génial, Dieu Roi et Architecte Cosmique. Il imagina un arbre, et l’arbre apparut. Il s’y assit pour contempler les mystères de l’espace et du temps. Il y resta plusieurs millions de millénaires, réjoui par les possibilités infinies de son imagination fertile. Et après ? Il pondit un œuf. Deux, en fait. Et de ces œufs sortirent ses enfants les Corbeaux, Gamin et Gamine.

L’encyclopédie des débuts de la Terre / Isabel Greenberg.- Casterman, 2015

L’épisode biblique de Noé et du Déluge, la Tour de Babel, autant d’histoires revisitées… Mais le Conteur reste prisonnier et n’a pas d’autres désirs que de poursuivre son chemin vers ce bout d’âme manquant. Il décide donc de profaner son art en ne racontant plus que des histoires pénibles à écouter…

Mais les Dieux sont de la partie et vont influer sur son voyage pour qu’il atteigne plus vite « l’envers du monde » , quatrième et dernière partie de notre encyclopédie des débuts de la Terre… Je ne vous en conte pas plus au sujet de ce petit bout d’âme, flocon solitaire, mystérieux et luisant ni de la fin de notre histoire… J’en ai déjà trop dit…

Une aventure magique de lecture où la fonction du conte reste fidèle à ce qu’elle a toujours été : un outil d’initiation, d’éducation et de distraction. Des contes toujours pensés comme des miroirs de la société, en soulignent les mentalités et en révèlent les croyances.

Commenter cet article