Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
Les chroniques de la Rue des livres

Les présentations de romans, albums pour petits et grands, diffusées sur Radio d'Oc Moissac

Le liseur du 6h27 / Jean-Paul Didierlaurent.- Au Diable Vauvert, 2014

Publié le 24 Octobre 2014 in Romans, Lecture, Livres

Le liseur du 6h27 / Jean-Paul Didierlaurent.- Au Diable Vauvert, 2014

C’est l’histoire de Guylain Vignolles, la trentaine. Guylain Vignolles ou Vilain Guignol, contrepèterie largement faite contre lui depuis l’enfance et dont il n’a jamais vraiment pu se défaire. Un homme qui mène une existence maussade au rythme du fameux metro-boulot-dodo. Tous les matins, il part en RER, prend la rame de 6h27 et débite pour lui seul mais à voix-haute des « pages vives », feuillets éclectiques, pages isolées de romans ou de livres de cuisine.

Peu importait le fond pour Guylain. Seul l’acte de lire revêtait de l’importance à ses yeux. Il débitait les textes avec une même application acharnée. Et à chaque fois, la magie opérait. Les mots en quittant ses lèvres emportaient avec eux un peu de cet écœurement qui l’étouffait à l’approche de l’usine .

Son travail consiste à être au service d’une redoutable broyeuse de livres invendus : la Zerstor 500 dans une usine de recyclage. La transformation en pâte à papier de tous ces livres mis au pilon est aussi grise que ce quotidien dans lequel il évolue. Tous les soirs, lors du nettoyage de ce monstre de fer, appelé par tous « La Chose » qui avale parfois au passage rats et jambes de collègues, lorsqu’il se glisse entre les rouages et les marteaux broyeurs, Guylain sauve quelques feuillets tapis dans des recoins inaccessibles, ces « pages vives » qu’il partage ensuite avec les passagers du matin.

La « Chose » est vorace :

Les premières bouchées étaient toujours délicates. La Zerstor était une ogresse qui avait ses humeurs. Il arrivait parfois qu’elle s’engorgeât, victime de sa propre voracité. Elle calait alors bêtement en pleine mastication.[…] La Chose ce matin s’était levée du bon piston. Elle happa et engloutit sa première ration d’ouvrages sans le moindre hoquet. Les marteaux, trop heureux de croquer autre chose que du vide, s’en donnèrent à cœur joie. Même les échines les plus nobles, les reliures les plus solides se retrouvèrent broyées en quelques secondes. Par milliers, les ouvrages disparurent dans l’estomac de la Chose. La pluie brûlante que crachaient sans relâche les buses de part et d’autre du trou rabattait vers le fond de l’entonnoir les rares feuilles volages qui tentaient de s’en échapper. Plus loin, les 600 couteaux prirent le relais. Leurs lames affûtées réduisirent ce qui restait des feuilles de papier en fines lamelles. Les quatre grands malaxeurs terminèrent le travail en transformant le tout en une mélasse épaisse. Plus aucune trace ne subsista des livres qui gisaient encore quelques minutes auparavant sur le sol du hangar. Il n’y avait plus que cette charpie grise que la Chose expulsait dans son dos sous la forme de gros étrons fumants qui tombaient dans les bacs en émettant d’affreux bruits humides. Cette pâte à papier grossière servirait un jour prochain à fabriquer d’autres livres dont un certain nombre ne manqueraient pas de finir à nouveau ici, entre les mâchoires de la Zerstor 500. La Chose était une absurdité qui mangeait avec une gloutonnerie abjecte sa propre merde.

Guylain s’abrutit au travail pour achever ensuite ses journées en solitaire avec Rouget de Lisle son poisson-rouge.

D’autres personnages gravitent autour de lui à l’usine: Kowalski le patron, un ventripotent haineux ; Brunner, un collègue « con mais pas aveugle et sourd », à tendance sadique :

Cette ordure prenait un malin plaisir à s’intéresser de près à ce qu’il détruisait. Il lui arrivait d’extirper un exemplaire de la montagne pour le compulser avec dédain avant d’en arracher la couverture et de balancer la dépouille dans la gueule avide. Il savait que Guylain n’aimait pas ça et il en rajoutait souvent.

Heureusement, il existe aussi Yvon, le gardien de l’usine, coincé dans sa guérite, un amateur éclairé d'alexandrins qui ne s'exprime qu'en vers de douze pieds , ainsi que Guiseppe, un ancien collègue, « ex-bipède » qui se met en quête de retrouver ses jambes. « Os et chair broyés, pilés, ébouillantés, dispersés en millions de cellules qui s’étaient retrouvées intimement mêlées au magma gris déféqué dans les bacs par la Chose » et éparpillées dès lors dans l'édition des 1299 exemplaires de « Jardins et Potagers d'autrefois » dotés d’une couverture verdâtre.

Mais la vie de Guylain va peu à peu s’illuminer…et c’est tout ce qu’on lui souhaite. D’abord avec la rencontre des sœurs Delacôte, deux veilles dames qui l’embarquent pour des lectures dans leur maison de retraite, puis avec la découverte d’une clef USB, un matin dans le RER, contenant les confidences d’une jeune dame-pipi d’un centre commercial de 28 ans. Confidences au verbe haut et coloré… et dont Guylain se saisit lors de ses lectures matinales. Car il est tombé sous le charme… Lui aussi, comme Guiseppe a maintenant une quête à mener : retrouver Julie.

Beaucoup d’humour dans ce petit roman-là, avec des personnages hauts en couleur. Il n’a pas été ce à quoi je m’attendais : un livre autour du pilon car dans la seconde partie, on bascule vers cette quête amoureuse qui reste assez gentille, peut-être un peu trop sucrée à mon goût.

Il n’en reste pas moins que cette lecture fait partie des petites gourmandises légères qu’on rencontre de temps en temps et qui a une particularité que j’ai beaucoup appréciée : l’histoire est constamment entremêlée des lectures que fait Guylain puis des pensées couchées par Julie dans ses carnets. Le lecteur est lui aussi soumis à la lecture de ces feuillets sans fin ni début. Et l’expérience est agréable !

Un premier roman assez réussi d’un auteur plus expérimenté en tant que nouvelliste.

Commenter cet article